Chang

Publié le par Antoine & David

Bariloche - 17 mars 2005

Aujourd'hui nous sommes fort désappointés; immense est notre déception, ami lecteur.

Hier nous t'avions fait part de notre géniale trouvaille pour faire des économies. Nous comptions alors mettre à profit les ressources immenses de l'Argentine en matière de transport routier pour notre plus grand bénéfice. En effet, le car est un peu l'avion de l'Argentin. A la seule exception qu'il ne quitte jamais le goudron (si d'aventure cela arrive, ami lecteur, récite bien vite un rosaire). Il imite en tout point son prestigieux confrère ailé. Mais son principal avantage comparatif (nous savons que tu connais par coeur ton Adam Smith) est d'ordre économique.

Attention, ne va pas croire que le car argentin ressemble au car francais; tu sais celui que tu prenais au collège pour aller en visite à Versailles ou en colo avec les copains. Pas question d'encourager bruyamment Michel à voir si des fois il serait pas champion en appuyant sur le champignon.

Non, en Argentine pour quelques malheureux pesos, te voilà installé dans une réplique exacte de la business Class d'une compagnie aérienne, le coche cama: larges fauteuil en skai inclinables, coussin de confort pour ton dodo, petite couverture en polaire là encore pour ton dodo (c'est que l'on dort beaucoup en car). Pour te servir un charmant steward indio, curieusement peu d'hotesses dans ce mode de transport, ce qui vient confirmer l'antique précepte que le transport routier c'est une affaire d'hommes. Pour te distraire durant les longues heures monotones la compagnie a aimablement piraté un grand nombre de films qu'elle te propose nuit et jour à très haut volume sonore. Un apercu de la qualité de la programation: "Coup de foudre à Manhattan", "Scary movie 3", "Le Manoir hanté et les 999 fantômes", "Godsend" pour ne citer que les meilleurs.

Nous avions donc réserve un coche cama pour faire la route qui devait nous mener de Salta a Bariloche. Ce trajet de 48 heures fort long était en fait découpé en deux trajets de 20 heures avec, tu auras fait le calcul, une escale de 8 heures dans la charmante ville de Mendoza.

Inutile d'évoquer les premières 20 heures, elles furent délicieuses et à l'origine de notre audacieuse idée du précedent article (vers lequel nous te renvoyons par là même).

Notre aventure se corsa à Mendoza. Pressés de te faire part de notre géniale idée et confiants dans la pendule de notre ordinateur loué pour l'occasion, nous sommes arrivés a la gare routière avec 1/2 heure de retard. Le car lui en avait 2. La compagnie nous annonca ensuite benoitement qu'il n'y avait plus de coche cama pour nous. Nous devions donc nous rabattre sur le semi-cama qui est un petit peu au coche cama ce que le pâté de foie Le Henaff est au foie gras. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, et en tant que routards pas nés de la dernière pluie, nous décidames de ne pas trop accorder d'importance à ces menus détails. Nous ne nous départîmes pas de notre benêt sourire bien que quasiment assis l'un sur l'autre, nous étions toujours souriants alors que la climatisation passait sans aucune logique de 4 à 40 degrés, et nous restions toujours sereins bien que notre étage dit "panoramique" tanguait dangereusement de droite à gauche et d'avant en arrière. Nous fîmes nôtre le proverbial ascétisme du moine tibétain en renonçant aux couvertures (qui de toute façon ne nous étaient pas proposées...). Enfin, nous sourîmes devant la petite boule de pain agrémentée d'un ridicule sachet de mayonnaise industrielle qui nous fut offerte en guise de repas...

Mais nous eumes un léger grincement de dents lorsque Chang, surnom donné à notre steward exagérément obséquieux et aux traits résolument asiatiques pour un Indio, se mit en tête de repasser "Anacondas : à la poursuite de l'orchidée de sang" pour la seconde fois d'affilée. La sueur perla franchement à notre front lorsqu'il nous infligea à 2h du matin et à plein volume les bonus dudit film. Chang était visiblement un fan enthousiaste de ces reptiles anthropophages.

Après 6h d'un sommeil qu'on peut qualifier d'exécrable, nous fîmes halte a Neuquen, très vilaine bourgade de Patagonie, afin d'y décharger quelques voyageurs. Nous mîmes à profit la 1/2h d'arrêt annoncée par Chang pour aller déguster un petit déjeuner bien mérité dans une proche confiteria. De retour 20mn plus tard, nous eumes la surprise de ne plus voir notre car. En routards expérimentés, nous songeames immédiatement à une farce de notre ami Chang (personnage facétieux en plus dŽêtre obséquieux et amateur de reptiles anthropophages, puisqu'il avait trouvé manifestement poilant de nous proposer sa séléction musicale personnelle à tue-tête sur les coups de 4h du matin) et allâmes d'un bon pas nous enquérir de ce qu'il avait pu advenir de notre car.

La volumineuse personne chargée de renseigner les voyageurs nous rassura en nous informant que le véhicule en question serait de retour dans les 10mn. Elle ne jugea pas utile de nous éclairer sur la raison de cette inattendue disparition... 10mn (auxquelles il convient d'ajouter 60 autres - Andesmar rendant ainsi fort à propos hommage à la relativité du temps découverte un siècle plus tôt par le génial Einstein) plus tard, c'est avec étonnement que nous vîmes arriver un nouveau car. Ce qu'il advint du précédent, nul ne le sait, l'omerta étant de mise, et Chang préférant rester muet sur le sujet.

Ce choix s'avéra fort judicieux. En effet, 2h plus tard, un couple de touristes israéliens assis à l'étage inférieur, affolés par l'odeur nauséabonde et le nuage de fumée âcre s'échappant de la roue avant-droite du véhicule, parvint à obtenir du chauffeur qu'il cessa sa course folle et vouée à une fin funeste. Seconde victoire à mettre à l'actif de ce courageux couple : nous fumes autorisés à sortir du dangereux véhicule au bout d'1/4h, non sans que Chang ne nous ait prudemment mis en garde sur les dangers que nous encourions à traverser une route sur laquelle une voiture passait toutes les 20mn environ. Recommandation que nous méditons toujours à l'heure où nous écrivons ces lignes.

C'est alors que se mit en branle la formidable équipe de bras cassés chargée de nous conduire à bon port. Pour des raisons connues d'eux seuls, ils ouvrirent le radiateur du moteur logé à l'autre bout du car. Radiateur qui se vida consciencieusement sur le sable patagon. Dès lors, en plus d'avoir des freins HS, nous avions un radiateur vide. Qu'à cela ne tienne, nos génies de la mécanique sacrifièrent les quelques bouteilles d'eau minérale normalement destinées aux clients pour le remplir à nouveau. Ces non-réparations effectuées, nous pûmes repartir la peur au ventre.

Chang, se sentant un peu morveux, ayant le sens du service et espérant par là apaiser nos inquiétudes, se mit en tête d'organiser une partie de bingo à bord, une bouteille de mauvais vin faisant office de gros lot. Le déroulement de ce jeu fut, ami lecteur, un brin surréaliste. Chang, dont le micro était manifestement victime de dysfonctionnements, s'égosillait au pont inférieur pour annoncer les résultats du tirage. Ne parvenaient à nous que des hurlements inaudibles, que même les plus chevronnés des locaux présents à bord renoncèrent rapidement à interpréter. Nous ne sûmes donc jamais si nous n'avions pas éventuellement remporté ce qui fut notre première partie de bingo...

Pour conclure, nous te laissons méditer sur l'ultime hommage rendu par Andesmar à Albert Einstein, puisqu'après avoir pris 2h de retard au départ, 1h10 de retard toujours inexpliquées à Neuquen, et une bonne heure de retard pour effectuer les quelques non-réparations nécessitées par la fumée également inexpliquée produite par notre car, nous n'eumes que 2h de retard à l'arrivée...

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Publié dans Argentine

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T
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T
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